"La Turquie et le monde : nouvelles réalités, nouveaux enjeux"

Monsieur le Ministre,

Messieurs les co-présidents de l’Institut du Bosphore,

Madame et Messieurs les Ministres,

Madame la Présidente de la TUSIAD (Turkish Industrialists and Businessmen’s Association),

Monsieur le Président de la Commission de la communication de la TUSIAD

Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs les Présidents,

Mesdames et Messieurs, Chers Amis,

Je suis très honoré et particulièrement heureux d’être parmi vous, aujourd’hui, à Istanbul, pour participer à cet important séminaire, à l’invitation de l’Institut du Bosphore.

Comme vous le savez, la Turquie est un pays avec lequel j’entretiens des relations d’amitié et d’estime anciennes, comme d’ailleurs beaucoup de mes compatriotes ici présents. Au cours de ma carrière, au travers des responsabilités que j’ai exercées - à l’Université, à l’Assemblée nationale ou lors de ma présidence de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN - j’ai été amené à nouer des liens avec nombre de parlementaires turcs et à rencontrer des Premiers ministres comme Turgut Özal, Tansu Çiller, bien sûr Recep Tayyip Erdogan, et le président Abdullah Gül… Pour avoir enseigné à l’Université de Galatasaray, j’ai également eu beaucoup de plaisir à côtoyer les milieux intellectuels turcs. Cette proximité, sur de nombreuses années, a renforcé l’estime que je porte à votre pays et m’a donné, à tout le moins, quelques éclairages sur les facettes multiples qui forment la réalité truque.

C’est la raison pour laquelle, après son élection, le président Nicolas Sarkozy m’a chargé d’une mission à ses côtés sur les relations entre nos deux pays. C’est une tâche que j’ai le plaisir de continuer à remplir, dans des conditions certes différentes, au titre des fonctions qui sont aujourd’hui les miennes de secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes, ne serait-ce que parce que la Turquie est un partenaire tout à fait essentiel de l’Europe.

Je ne peux donc que me réjouir de la création, en septembre dernier, de l’Institut du Bosphore. Elle s’inscrit dans le prolongement de l’engouement ancien et profond qu’ont entretenu l’une pour l’autre les sociétés de nos deux pays. Dois-je rappeler la fascination de la France, dès le XVIIIème siècle, pour "l’Orient" et sa traduction en un mouvement "orientaliste" qui a nourri des générations d’artistes et d’écrivains français ? Personne n’ignore ici à quel point Kemal Atatürk s’est inspiré du modèle français d’organisation politique et sociale, notamment, bien sûr, en matière de laïcité ni, à sa suite, l’influence marquante que notre pays et notre langue ont eus sur les élites turques.

Aujourd’hui la création de l’Institut du Bosphore répond avant tout à un vrai besoin, que ne peuvent combler à eux seuls les contacts gouvernementaux : celui d’une meilleure connaissance mutuelle de nos sociétés, de nos milieux d’affaires, intellectuels, politiques et universitaires. Celle-ci est d’autant plus indispensable que, Français et Turcs, nous avons beaucoup à échanger sur le devenir de notre continent à un moment où chacun sent bien, en ce début de XXIème siècle, que nous assistons à un tournant dans les grands équilibres mondiaux.

En forme de clin d’œil amical, qu’il me soit permis de féliciter les organisateurs de ce séminaire pour leur remarquable vision stratégique quant à la date choisie pour notre rencontre : moins de quinze jours après l’assaut israélien contre la flottille partie de Turquie en direction de Gaza - dont je sais qu’il a fortement marqué les esprits ici - ; deux jours après l’adoption par le Conseil de sécurité des Nations unies d’une résolution (résolution 1929) qui a imposé un quatrième régime de sanctions particulièrement sévères à l’Iran - dossier dans lequel la Turquie s’est, là aussi, fortement impliquée - ; et bien sûr à quelques jours du Conseil européen de la semaine prochaine, qui doit prendre des décisions cruciales pour l’avenir de la zone euro. On ne pouvait rêver moment plus stratégique pour faire le point de nos relations bilatérales, en les replaçant dans le contexte des différents défis auxquels nous avons à faire face.

Mes Chers Amis,

Nous sommes bien à l’aube d’un monde changeant, nouveau, auquel nous devons coûte que coûte nous adapter ensemble. Dans un parallèle peut-être trop audacieux, permettez-moi de citer ici le testament de Mustafa Kemal Atatürk, en date du 6 septembre 1938 - une date qui n’est pas anodine… : "Tout dans ce monde évolue rapidement. La conception du bonheur et du malheur se modifie, au fil du temps, chez les peuples et les individus. Affirmer, dans ce contexte, que l’on a su inventer des recettes éternellement valables équivaudrait à renier l’incessante évolution des idées et de la science."

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C’est donc en insistant sur les défis qui sont devant nous et qui conditionnent la prospérité et la stabilité de notre continent, que je souhaiterais introduire mon propos, ce qui nous permettra, ensuite, de mieux appréhender les relations entre nos deux pays et les domaines où nous pouvons, où nous devons, travailler davantage ensemble.

En ce début d’été 2010, il n’est pas possible de réfléchir à l’avenir de notre continent sans insister d’abord sur la crise économique et financière mondiale que nous traversons. Comme le soulignait le président de la République, Nicolas Sarkozy, il y a moins d’un an, lors de la conférence des ambassadeurs, "il y a une évidence qui s’impose, c’est que lorsque le monde sortira de la crise, la hiérarchie des puissances ne sera plus ce qu’elle était lorsqu’elle a éclaté. Et la France doit voir le monde tel qu’il sera et non pas simplement tel qu’il a été".

La crise que nous traversons est systémique et globale : elle a commencé en 2007 aux Etats-Unis avec la crise des sub-primes ; en 2008, nous sommes passés tout près de l’effondrement total du système bancaire, toujours à partir des Etats-Unis ; en 2010, nous sommes confrontés à la crise de l’euro et cette fois, c’est l’Europe qui est prise pour cible. Cette spéculation est alimentée par la défiance des investisseurs devant le niveau excessif des dettes publiques et privées et des déficits publics dans le monde occidental : les Etats-Unis (où tout a commencé) l’Union européenne, mais aussi le Japon (où le déficit dépasse 200 % du PIB).

Dans la crise actuelle, qu’avons-nous fait, nous Français ?

Les attaques contre la zone euro ont commencé au début de l’année. Elles ont conduit à une série de ripostes initiées par la France et l’Allemagne :

- tout d’abord le plan de soutien à la Grèce, véritable expression de la solidarité européenne, avec un plan de sauvetage de 110 milliards d’euros, dont 80 milliards pris en charge par les Européens, la moitié de cette somme étant apportée par la France et l’Allemagne moyennant un programme très dur de remise en ordre des finances publiques grecques que le gouvernement de M. Papandréou, s’est engagé à mener à bien.

- ensuite, lorsque les marchés ont ciblé l’Espagne et le Portugal, créant un risque de crise systémique immédiate, là encore, le président de la République et la Chancelière ont initié, lors d’une réunion extraordinaire des 16 chefs d’Etat et de gouvernement de la zone euro, le 7 mai, un accord historique, sans précédent (750 milliards d’euros, soit 500 milliards d’euros mis sur la table par l’Europe - dont la moitié apportée par la France et l’Allemagne - complétés par 250 milliards d’euros du FMI).

Le fonds de garantie de 440 milliards d’euros qui a été constitué, c’est, en quelque sorte, "l’article 5" de l’OTAN transposé à la monnaie unique. En cas d’attaque contre l’un des leurs, les autres membres de la zone euro se sont engagés à venir à son aide.

- enfin, et cela aussi mérite d’être souligné, la BCE a également décidé d’intervenir en achetant sur le marché secondaire des obligations de dettes souveraines, ce qu’elle s’était jusqu’alors interdit de faire.

Pour autant, nous ne sommes pas sortis de la crise :

- il reste aux Européens, à partir de ce socle de garanties financières, qui vient tout juste d’être finalisé lundi dernier, à définir de nouvelles règles de transparence et de surveillance mutuelle des budgets des Etats membres. C’est le corollaire indispensable des garanties accordées, qui doit s’inscrire dans le respect des prérogatives des Parlements nationaux.

Nous devons aussi renforcer la convergence de nos politiques économiques : c’est la Gouvernance économique européenne, qui exige un minimum d’harmonisation fiscale et sociale, et le renforcement de notre compétitivité.

Enfin, mais cela ne relève pas seulement de l’Union européenne, il s’agit de coordonner au niveau mondial la régulation des marchés financiers, le contrôle des fonds spéculatifs, CDS et Hedge funds, la mise en place d’une nouvelle politique de taux de change entre l’euro, le dollar et le yuan. Ce "nouveau Bretton Woods" c’est toute l’ambition de la France qui assurera la prochaine Présidence du G20. C’est d’ailleurs avec l’objectif de préparer cette Présidence que le président Nicolas Sarkozy a annoncé qu’il se rendrait en Turquie à la fin de cette année pour recueillir les positions des autorités turques.

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Au-delà de l’impératif de la sortie de crise, la France, inlassablement, travaille de toutes ses forces à ce que nous appelons, chez nous, l’Europe puissance, c’est-à-dire une Europe capable de peser sur le monde multipolaire qui émerge sous nos yeux.

Au plan économique, nous voulons mettre en place une véritable politique industrielle européenne, fondée sur des projets concrets dans les secteurs stratégiques pour l’Europe de demain, que ce soit en matière, d’énergie, d’environnement, de transport, autant de domaines où nous voulons travailler avec la Turquie.

Nous voulons aussi développer une stratégie commerciale offensive, parce que l’Union européenne ne peut rester le seul marché ouvert au monde alors que nos entreprises se heurtent à des obstacles sur les marchés étrangers. Pour cela nous devons exiger plus de réciprocité dans les marchés publics et des normes sociales et environnementales plus contraignantes.

Au plan politique, nous travaillons activement pour que le Service européen pour l’Action extérieure soit mis en place à l’automne et donne ainsi à Mme Ashton les moyens de la mission qui lui a été confiée par les chefs d’Etat et de gouvernement. Notre ambition est que ce service donne plus de cohérence et de visibilité à la politique extérieure de l’Union européenne en réunissant des compétences jusqu’à présent éclatées entre la Commission et le Conseil, avec la pleine participation des diplomaties nationales dont les agents constitueront au moins un tiers des effectifs du nouveau service.

Pour éviter que l’Union ne soit ralentie, voire paralysée par son élargissement à vingt-sept Etats membres, nous voulons mettre en place des politiques à géométrie variable et des "coopérations renforcées", comme nous l’avons fait en matière monétaire avec l’euro ou en matière de libre circulation avec l’espace Schengen.

De même, nous ne relâcherons pas nos efforts pour bâtir une Politique de défense et de sécurité commune dont, pour prendre ce seul exemple, la première opération maritime de l’Union européenne ("Atalanta", lutte contre la piraterie maritime dans le golfe d’Aden) constitue un indéniable succès.

L’Europe, c’est aussi des politiques régionales - politique de voisinage, Partenariat oriental, Union pour la Méditerranée - dans lesquelles la France est pleinement engagée.

Sur tous ces sujets, vous l’avez compris, la France a un rôle d’impulsion ; elle avance ses idées, insiste sur la volonté politique. Ainsi a-t-elle joué un rôle moteur dans la réponse à la crise bancaire en 2008, tout comme dans l’affaire géorgienne, pendant la Présidence française de l’Union européenne, toujours en 2008, pour ramener les parties à la paix, quand la guerre menaçait aux portes de l’Europe.

Le point commun entre toutes ces facettes de notre action en Europe, au-delà de la sortie de crise qui nous mobilise aujourd’hui, c’est bien sûr la vision que porte le président de la République : la France entend bâtir, avec ses partenaires, une Europe qui soit un grand espace de solidarité, de stabilité et de sécurité, qui englobera l’Union européenne à vingt-sept - élargie demain aux Balkans - avec à ses côtés la Turquie, la Russie et l’Ukraine. C’est toute l’ambition des relations étroites que nous voulons construire avec vous. Vous l’avez compris, la France regarde l’avenir de l’Europe avec ambition et résolution et la Turquie est pour nous un partenaire clé.

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Mes Chers Amis,

Disons-le nettement : la Turquie qui se construit en ce début du XXIème siècle est en train de s’affirmer comme une puissance émergente régionale majeure au cœur de notre continent.

Placée par la géographie entre plusieurs mondes, au carrefour de l’Europe, du Moyen-Orient et de l’Asie centrale, l’Histoire ne pouvait qu’en faire un "pont" entre Orient et Occident. De cette situation, aujourd’hui plus encore que par le passé, la Turquie tire son originalité et sa force. A l’évidence, avec la fin de la Guerre froide, avec l’immense impulsion de la globalisation, elle est résolue aujourd’hui à maximiser ses nombreux atouts :

- d’abord l’atout démographique : la Turquie sera rapidement l’Etat le plus peuplé du continent (82 millions d’habitants à l’horizon 2015). Au milieu du XXIème siècle, elle sera à égalité avec la Russie, riche d’une population jeune travailleuse, entreprenante et patriote. La Turquie s’installera comme un acteur incontournable du continent européen.

- deuxième atout, son développement économique impressionnant, tant à l’intérieur que sur les marchés extérieurs. La Turquie, membre de toutes les grandes organisations internationales économiques (OCDE, OMC, G20, FMI, banques de développement), est devenue récemment un grand pays au plan économique grâce à une période ininterrompue de forte croissance à peine ralentie par la crise de 2008 (+4,7 % en 2007, + 1,1 % en 2008), le PIB par habitant est passé de 7 000 à 10 500 dollars entre 2005 et 2008, soit une croissance de 50 %). Elle peut être fière d’être aujourd’hui la quinzième puissance économique du monde. Ses échanges extérieurs ont connu un bond spectaculaire, passant de 105 milliards de dollars au début de la décennie 2000, à 478 milliards de dollars en 2008. La Turquie n’est plus seulement l’atelier de l’Europe, mais un pays producteur de hautes technologies. Au reste, les investissements directs étrangers ont atteint une valeur cumulée de 60 milliards de dollars sur la période 2006-2008.

- troisième atout, sa situation géographique, au carrefour de l’Asie centrale, du Moyen-Orient et de l’Europe, qui fait d’elle un "hub" énergétique naturel. La Turquie joue un rôle stratégique dans la diversification des voies d’approvisionnement en hydrocarbures de l’Europe : pour le pétrole, le port turc de Ceyhan, terminal de l’oléoduc Kirkouk-Yumurtalik, permet l’acheminement du pétrole nord-iraquien sur la Méditerranée, de même que le Bakou/Tbilissi/Ceyan (BTC) permet l’acheminement du pétrole azerbaïdjanais. Pour le gaz, la Turquie est le deuxième point de passage -après l’Ukraine du gaz en provenance de la Russie (gazoduc Blue Stream) et de la Caspienne (gazoduc Bakou/Tbilissi/Erzurum-BTE).

- quatrième atout, des capacités militaires parmi les plus puissantes du continent qui en font, pour nous, grâce à sa place particulière au sein de l’OTAN, un grand allié, stable, de l’Occident et l’un des piliers du système de sécurité en Europe.

- autre atout, tout aussi capital, la démocratie. Sur un pourtour méditerranéen où cela n’est pas si fréquent, dans un monde musulman auquel elle entend pleinement appartenir (membre de l’Organisation de la Conférence islamique, dont le secrétariat général est tenu par un Turc), mais hélas où la démocratie se fait bien souvent attendre un demi-siècle après la décolonisation, la Turquie s’affirme comme un grand pays démocratique. Elle parvient à concilier ses traditions historiques et religieuses avec ses valeurs démocratiques et de laïcité, volontairement empruntées à la France et à l’Occident depuis Atatürk. Certes, la construction de ce modèle original n’a pas toujours été simple, nos amis Turcs le savent bien. Mais aujourd’hui, en Turquie, la démocratie, à l’image de sa presse, est vivace et riche de nombreux débats. Nous suivons avec beaucoup d’attention les réformes constitutionnelles en cours, le débat sur la laïcité notamment. En réconciliant religion et politique, sphère publique et sphère privée, la Turquie a vocation à s’imposer comme un modèle de développement stable et démocratique aux yeux d’un milliard et demi de Musulmans à travers la planète. Et c’est pour cela aussi que nous la soutenons.

C’est cette même ambition que nous retrouvons dans une diplomatie remarquablement active, au point que certains la qualifient de "néo-ottomane", mais que pour ma part je considère simplement à la mesure de la puissance régionale émergente qu’est devenue aujourd’hui la Turquie. Cette diplomatie est très présente en Occident, tant par l’ancrage de la Turquie à l’OTAN que par les liens de plus en plus étroits qu’elle recherche avec l’Union européenne. Mais elle est aussi de plus en plus active sur la totalité d’un arc qui va de la Méditerranée occidentale (Maghreb et Balkans) jusqu’au Caucase, la Russie, l’Asie centrale et l’Afghanistan. Autant de théâtres où se déploient non seulement une nouvelle génération de diplomates extrêmement capables, mais aussi les entreprises très compétitives de votre pays.

J’entends dire ici et là qu’il s’agirait pour nous "Occidentaux" d’un jeu à somme nulle : la Turquie serait "perdue" pour l’Europe et l’OTAN dès lors qu’elle s’affirmerait en Orient. Ce raisonnement d’un autre âge, qui fleure bon la guerre froide, ne me paraît guère fondé. Personne n’a perdu la Turquie ! Celle-ci ne fait que défendre ses intérêts nationaux ! En étant désormais aussi active en Orient qu’elle l’a été toutes ces dernières années en Occident, la Turquie du XXIème siècle retrouve plus que jamais sa vocation indispensable de pont entre les deux mondes. Deux mondes que nous, Français, n’avons cessé de vouloir faire vivre ensemble.

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C’est à partir de ce double constat sur l’Europe et sur la Turquie mais aussi sur notre vision de l’avenir du continent que nous, Français, envisageons notre relation avec la Turquie. Cette relation, vous l’avez bien compris, ne saurait se limiter au désaccord bien connu - et assumé - que nous avons sur l’adhésion à l’Union européenne. Bien entendu, j’ai encore en mémoire le "dépit amoureux" de certains de mes amis turcs, dont a témoigné par exemple l’un d’entre eux, l’excellent Mehmet Ali Birand, le 7 mai dernier, au cours du colloque que j’ai organisé à Paris pour le 60ème anniversaire de la Déclaration Schuman.

Mais c’est précisément parce que nous avons voulu surmonter cet obstacle et permettre l’essor de nos relations que, dès notre nomination (à peu près au même moment), mon collègue Egemen Bagis et moi-même avons travaillé ensemble à la feuille de route suivante, que nos chefs d’Etat et de gouvernement ont mise en place tout au long de l’année écoulée.

Cette feuille de route s’articule autour de trois points :

- nous sommes d’accord pour être en désaccord : la Turquie a son projet ; elle est candidate à l’adhésion à l’Union européenne. C’est son droit, nous ne lui contestons pas. Quant à la position de la France, elle est bien connue ; elle a été énoncée à plusieurs reprises par le président de la République et n’a pas varié : la France n’est pas favorable à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

- dans le même temps, et c’est le deuxième point, l’intérêt bien compris de la Turquie comme de la France est que le rapprochement de la Turquie avec l’Europe se poursuive.

Ce processus doit en effet favoriser le rapprochement des normes turques avec celles de l’Union européenne. La Turquie la souhaite, puisque c’est son intérêt. La France, non seulement ne s’y oppose pas, mais elle considère ces négociations utiles, indispensables même, pour la modernisation de la nation turque, de son économie, de son système juridique et fiscal, et de sa vie politique et démocratique.

Concrètement, cela signifie que la France est favorable à la poursuite des négociations, et à l’ouverture de nouveaux chapitres, dès lors qu’ils sont compatibles avec notre vision du résultat final de la négociation. C’est le cas des chapitres ouverts au cours des trois dernières années, y compris les deux chapitres ouverts sous Présidence française celui ouvert sous Présidence tchèque ou celui ouvert sous Présidence suédoise. La France regrette d’ailleurs que, sous Présidence espagnole, la perspective d’ouverture du chapitre 12 sur la sécurité alimentaire ait pris du retard.

En revanche, nous nous opposons à l’ouverture des cinq chapitres dont nous estimons qu’ils relèvent directement de la logique d’adhésion.

L’un de ces chapitres (le chapitre 11) fait d’ailleurs partie des huit chapitres gelés par l’Union européenne depuis 2006 dans l’attente du plein respect par la Turquie de ses engagements à l’égard de ses voisins, membres de l’Union européenne, et en particulier procéder à la mise en œuvre du protocole d’Ankara à l’égard de la République de Chypre. C’est un point qui ne peut être passé sous silence lorsque l’on aborde les négociations entre l’Union européenne et la Turquie.

- enfin, troisième point, nous, Français et Turcs, sommes d’accord pour développer une relation bilatérale dynamique et mutuellement profitable : nous sommes convenus d’enrichir au maximum nos relations bilatérales dans tous les domaines : économique, bien sûr, mais aussi stratégique, énergétique, diplomatique et même militaire. Il y a à l’évidence une grande complémentarité entre nos deux pays, qui autorise à envisager un partenariat du type de celui que nous avons noué avec le Brésil, avec d’importants transferts de technologie dans des domaines-clé.

A ceux qui auraient voulu que notre désaccord, aujourd’hui assumé, sur le point d’arrivée conduise nos deux pays à obérer tout le reste, voire à dégrader ou à prendre systématiquement en otage l’ensemble de nos relations, le chemin parcouru depuis un an apporte un démenti cinglant.

C’est ainsi que la saison de la Turquie en France, qui s’est achevée en avril dernier, a été un vrai succès populaire. Formidable outil de promotion de la Turquie en France, plus de 500 manifestations de nature économique, culturelle ou artistique, ont été organisées, entre juillet 2009 et mars 2010, relayés par une très importante couverture médiatique.

Ces succès ont été couronnés par la venue en France, en octobre 2009, du président Gül pour le lancement officiel de la saison turque aux côtés du président de la République, et de la visite du Premier ministre Erdogan, en avril dernier pour la clôture de la saison. Ces visites et les entretiens à haut niveau qui ont suivi, y compris les contacts parlementaires qui sont très actifs, ont montré notre détermination à travailler ensemble sur tout ce qui nous rapproche, tant dans le domaine bilatéral que sur les grands dossiers stratégiques régionaux.

Cette amitié se décline ainsi par la reprise de notre coopération militaire et des contacts au plus haut niveau entre nos Etats majors. Nous devons entretenir cette dynamique positive vers le renforcement de notre coopération, alors que les armées de nos deux pays jouent un rôle important sur la scène internationale et sont engagées côte à côte sur des théâtres communs, en particulier en Afghanistan.

Autre domaine exemplaire de notre coopération : la lutte contre le terrorisme, la France se tient résolument aux côtés de la Turquie dans son combat contre toutes les formes de terrorisme. Notre détermination reste pleinement d’actualité comme en témoigne l’arrestation d’une dizaine d’activistes présumés du PKK, fin février, en France (plus de 60 militants sont actuellement en prison ou font l’objet d’une procédure judiciaire).

Notre amitié se décline aussi sur le plan économique. La Turquie est, hors d’Europe, notre deuxième débouché commercial dans le monde (ex æquo avec la Russie, après les Etats-Unis et la Chine, mais avant le Japon, l’Inde ou le Brésil. La France est le deuxième client de la Turquie, après l’Allemagne). Notre volonté commune est de faire passer nos échanges commerciaux de 10 milliards d’euros, aujourd’hui, à 15 milliards en 2012 (N.B. Six milliards en 2003). La France est également le deuxième investisseur en Turquie. Plus de 350 entreprises françaises y sont installés (Accor, Carrefour, Renault, qui est la première entreprise exportatrice turque) et nous espérons qu’elles pourront bientôt récolter les fruits de leur présence en Turquie, qu’il s’agisse du train à grande vitesse, des transports urbains, des réseaux d’eau et d’électricité pour ne citer que quelques domaines d’excellence français.

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Mes Chers Amis, à l’aube du XXIème siècle, beaucoup de grands dossiers sont sur la table pour lesquels la France, acteur majeur de l’Union européenne, et la Turquie, puissance émergente au cœur du continent, doivent travailler ensemble.

J’ai mentionné tout à l’heure la gouvernance mondiale et le G20. La France et la Turquie seront - je l’ai dit - côte à côte pour promouvoir une vision commune de l’économie et des échanges. Je relève en particulier notre commune volonté de voir la mise en œuvre des engagements pris au G20 de Londres en matière de régulation financière, mais aussi notre même analyse de la nécessité d’accroître la coordination des politiques économiques. Nous pouvons travailler ensemble pour une mondialisation plus humaine et mieux régulée.

Autre domaine stratégique s’il en est, l’immigration. Les pays de l’Union européenne sont tous confrontés au problème des migrations illégales. La Turquie subit elle-même une vague de migrations qui arrive parfois de très loin (d’Afghanistan, de Chine, d’Afrique) et se reporte ensuite sur ses voisins et sur l’Union européenne dans son ensemble. A ce problème de dimension européenne, il faut se préparer à répondre dans un cadre européen avec la Turquie. Il nous faut mieux armer l’agence FRONTEX, avancer dans l’harmonisation du droit d’asile au sein de l’Union européenne, développer la surveillance des frontières maritimes des Etats membres méditerranéens ou mettre en œuvre avec vous un indispensable accord de réadmission.

En matière de politique étrangère, la Turquie déploie, je l’ai dit, une diplomatie régionale très active. J’en prends pour preuve la plus récente le Sommet de la CICA (Conference on Interaction and Confidence-Building Measures in Asia), qui vient de se tenir ici même, à Istanbul, cette semaine, et dont la Turquie exerce dorénavant la présidence.

Dans les Balkans, où l’héritage de l’Histoire lui a légué des liens privilégiés - notamment avec les communautés musulmanes, il est légitime que, depuis plusieurs années, la Turquie renforce sa présence. La Turquie est ainsi devenue un partenaire incontournable de l’Union européenne et des Etats de la région pour permettre à cette dernière de poursuivre dans la voie de la stabilisation. Assurant un rôle de médiateur au niveau régional, elle participe d’ailleurs à la tutelle internationale exercée sur la Bosnie-Herzégovine. Mais la Turquie joue aussi un rôle majeur en qualité de troisième contributeur au sein de la mission européenne EUFOR ALTHEA (246 militaires). Le contingent turc pourrait même devenir le premier après le retrait annoncé de contributeurs importants, ce qui constituerait une première pour une mission militaire de la PSDC. Preuve que le rôle de la Turquie est reconnu, elle a été conviée - à égalité avec les Etats-Unis et la Russie - à la réunion ministérielle "UE-Balkans" organisée à Sarajevo le 2 juin dernier par la présidence espagnole et où nous avons siégé, Egemen Bagis et moi-même.

Pour avoir été le Représentant spécial français pour le dossier "AFPAK", je sais aussi le rôle que la Turquie - son armée mais aussi ses ONG - joue en Afghanistan, aux côtés des troupes françaises au sein du dispositif OTAN de la FIAS, dans la province de Kaboul. J’ai au demeurant contribué à la faire entrer au sein de la Force de gendarmerie européenne (FGE), présente en Afghanistan, où elle a obtenu de la statut d’observateur durant la présidence française. Plus généralement, je sais son rôle essentiel de médiateur dans entre l’Afghanistan et le Pakistan, aux relations si complexes, pour relancer le dialogue entre eux, notamment sur les questions de sécurité.

Compte tenu de l’actualité, vous comprendrez que je m’attarde un peu sur l’Iran. Chacun a en mémoire l’implication du Premier ministre Erdogan et du président Lula sur ce dossier, par leurs efforts pour trouver une solution satisfaisante au problème de l’approvisionnement du réacteur de recherche de Téhéran (TRR), qui se sont traduits par une déclaration tripartite adoptée le 17 mai. Nous nous sommes félicités de cette implication même si, chacun le sait bien, le compromis trouvé ne concernait qu’une partie de l’uranium enrichi produit en Iran, et laissait entière la question de l’enrichissement à 20 %. La leçon que nous pouvons partager avec vous, c’est que les pressions coordonnées de la communauté internationale fonctionnent et ont réussi à faire bouger quelque peu les lignes même si l’Iran refuse toujours de coopérer pleinement avec l’AIEA et de négocier avec les Six pour rassurer le monde sur la finalité de son programme nucléaire. C’est pour cette raison que nous pensons, au sein du groupe des Six, qu’il faut maintenir la pression s’agissant de la totalité des matières fissiles que l’Iran continue de produire sans finalité civile crédible et en violation de ses obligations internationales, d’où la résolution adoptée avant hier à New York. Il est important à cet égard que la Turquie reste bien en phase avec les autres membres du Conseil de sécurité. On verrait mal en quoi la nucléarisation de l’Iran et la cascade de prolifération nucléaire qui en résulterait dans la région pourrait servir les intérêts de sécurité de la Turquie.

De même s’agissant de la situation au Proche-Orient et des événements récents au large de Gaza, il est tout à fait important que la Turquie, dont nous apprécions l’implication à l’égard de pays tels que la Syrie, travaille, là encore, en partenariat étroit avec l’Union européenne et le Quartet. J’ai bien entendu conscience de l’émoi suscité en Turquie par la mort de 9 de vos compatriotes et par les nombreux blessés relevés parmi les militants humanitaires très engagés dans votre pays. J’ai conscience aussi, et nous l’avons dit publiquement, des conséquences tout à fait néfastes de la politique de force conduite par Israël. L’usage disproportionné de la force a été condamné immédiatement par le président de la République. Vous savez le rôle qu’a joué la France dans l’adoption, le jour même, d’une position commune européenne, puis d’une déclaration présidentielle au Conseil de sécurité. Il faut que toute la lumière soit faite. C’est ce que la France a demandé, au plus niveau, en exigeant la mise en place d’une enquête rapide, transparente, crédible et impartiale, conforme aux standards internationaux.

De même chacun a bien compris que le blocus de Gaza - même si son origine peut s’expliquer par la prise du pouvoir par la force du Hamas en 2007, au détriment de l’Autorité palestinienne, et par les tirs répétés de roquettes contre les villes israéliennes, est devenu aujourd’hui totalement contre-productif. Cette situation n’est pas tenable car la première victime de ce blocus est la population de Gaza, prise en otage du conflit dans une véritable "prison à ciel ouvert", selon l’expression du président de la République, tout en renforçant le pouvoir du Hamas. Alors qu’il était censé isoler le Hamas, le blocus ne faut qu’isoler Israël sur la scène internationale. La France n’a cessé de soutenir la population civile de Gaza. Nous partageons de ce point de vue les préoccupations des autorités turques. 30 % de notre aide bilatérale aux Palestiniens - qui s’élève à 500 millions d’euros faisant de l’Union européenne le premier donateur pour les Territoires palestiniens - est destinée à Gaza. Nous y menons des projets de développement (réhabilitation de l’hôpital Al-Quds). Nous y maintenons malgré tout un centre culturel français, seul espace de débat et de mixité à Gaza.

Mais ce que la France et l’Union européenne souhaitent à présent, c’est bien la reprise des négociations de paix - dont fera partie la levée du blocus. Nous avons pour cela besoin que la Turquie soit ce qu’elle a été dans le passé, audible par les deux parties, attachée autant à la sécurité d’Israël qu’aux droits du peuple palestinien en sorte de parvenir à bâtir la solution à deux Etats, vivant côte à côte en paix et en sécurité, et avec Jérusalem pour capitale. Pour cela, il m’apparaît indispensable que la Turquie et Israël passent à une phase de désescalade et que chacun fasse preuve de responsabilité.

A l’instigation, notamment, de la France, l’Union européenne est pour sa part déjà très mobilisée. Ce point sera à l’agenda du Conseil "Affaires étrangères" de lundi. Nous discutons actuellement avec nos partenaires européens des possibilités de renforcer notre présence sur le terrain et notre action. Nous pourrions réactiver et étendre la mission PSDC "Eubam Rafah", qui avait fonctionné de 2005 à 2007, afin de permettre une réouverture des points de passage sous supervision européenne. Nous pourrions également contribuer à garantir l’acheminement de l’aide humanitaire par voie maritime vers Gaza, dans le respect de la résolution 1860 qui proscrit notamment le trafic d’armes.

Sur un plan plus général, l’Union européenne entend participer pleinement au règlement du conflit. Les conclusions du Conseil "Affaires étrangères" du 8 décembre 2009 ont tracé une position claire, largement reprise ces jours ci par le président Obama (solution à deux Etats avec Jérusalem pour capitale, nécessité d’ouvrir les points de passage, sécurité d’Israël…). Elle ne doit plus être seulement, pour reprendre l’expression du président Mahmoud Abbas, un "payeur" (l’Union européenne, premier bailleur des Territoires palestiniens) mais aussi un "player" dans le processus de paix.

C’est à cette condition aussi que l’Union de la Méditerranée, prise notamment en otage de ce conflit, pourra prendre son essor.

Un mot quant à la dynamique de l’Union pour la Méditerranée - ce processus initié par le président Sarkozy qui vise à bâtir un espace de paix, de solidarité et de sécurité dans la zone euro-méditerranéenne. Elle est allée beaucoup moins vite que nous l’aurions souhaité. Mais je relève qu’elle ne s’est brisée sur aucun écueil en dépit des tempêtes traversées. Bien au contraire, personne n’a demandé à quitter le navire et les institutions viennent de se mettre en place, à Barcelone, avec un Secrétaire général et six Secrétaires généraux adjoints, dont un Palestinien et un Israélien, un Grec et un Turc… Je m’en félicite. La Turquie doit prendre toute sa place au sein de l’Union pour la Méditerranée. Grâce à elle de grands projets structurants pourront être menés. Nous avons ainsi soutenu la candidature de la Turquie à un poste de Secrétaire général adjoint, en charge des transports. Je félicite le Gouvernement turc d’avoir nommé à cette fonction une personnalité de grande qualité (M. Mehmet Yigit Alpogan, ambassadeur de Turquie à Londres, ancien secrétaire général du Conseil national de sécurité) témoignant ainsi du capital de confiance qu’il place en cette organisation régionale d’un type nouveau.

Quel que soit le temps nécessaire pour la parfaire, je suis intimement convaincu que l’Union pour la Méditerranée, qui vise à créer une "Alliance de projets concrets" dans l’espace euro-méditerranéen, est irréversible, car indispensable.

Mesdames et Messieurs,

A quelques jours de l’appel du 18 juin, vous m’autoriserez pour conclure à citer le général de Gaulle, en 1967, qui saluait son homologue turc par ces mots :

- "Depuis des siècles, nous avons pris, ici, l’habitude de tenir la Turquie pour un grand Etat, plein de courage, de fierté, de capacités, et prestigieux symbole de toutes les luttes, épreuves et espérances de l’Orient (…). Mais c’est aussi dans l’ordre politique que tout porte la Turquie et la France à resserrer leurs rapports. Le fait que toutes deux ne prétendent dominer d’aucune façon aucun autre Etat et n’en sont que plus résolues à ne se laisser dominer par personne crée entre elles, tout d’abord, une sympathie fondamentale (…). En Europe notamment, dont la Turquie s’incorpore une des capitales historiques, en Europe, qu’elle joint à l’Asie par-dessus des détroits essentiels, en Europe dont le destin se trouve hypothéqué par le problème du sort de l’Allemagne, l’intérêt de nos deux Républiques n’est-il pas de conjuguer leurs efforts pour qu’au lieu de l’opposition stérile de deux camps s’établissent la détente, l’entente et la coopération entre tous les peuples de notre continent ? (…) Sachant qu’elles sont, au milieu du monde difficile et dangereux d’à présent, la volonté d’indépendance de la Turquie – peuple compact, force solide, Etat organisé - et l’importance qu’elle a dans la région essentielle du monde où elle se trouve située, nous sommes tout disposés à rapprocher notre politique de la sienne".

(Charles de Gaulle, discours et messages - 1966-1967)

Je vous remercie./.

Dernière modification : 12/08/2010

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