Entretien de Michèle Alliot-Marie avec le quotidien "La Croix"

(Paris, 31 janvier 2011) - Entretien du Ministre d’Etat, ministres des Affaires étrangères et européennes, Michèle Alliot-Marie avec le quotidien "La Croix"

Q - La question du respect de la liberté religieuse va être abordée aujourd’hui pour la première fois par les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne. Pourquoi ?

R - Après les attentats de Bagdad et d’Alexandrie notamment, il était nécessaire de rappeler l’exigence de la tolérance et du respect de la liberté de culte. Ces principes concernent tous les pays et toutes les religions.

J’ai porté ce message au Forum pour l’avenir, qui rassemblait au Qatar les ministres des Affaires étrangères du G8 et du monde arabo-musulman. Dans le même temps, avec mes homologues italien, hongrois et polonais, nous avons saisi le haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité.

Q - Qu’en attendez-vous ?

R - D’abord que l’Union européenne réaffirme solennellement son engagement en faveur de la liberté de religion et de croyance, qu’elle condamne la violence exercée contre les personnes en raison de leur religion comme les actes de terrorisme visant les lieux de culte et de pèlerinage, qu’elle rappelle que le premier devoir des Etats est de protéger leurs citoyens, y compris ceux appartenant à des minorités religieuses.

Je souhaite ensuite que Catherine Ashton fasse étudier la possibilité d’aider concrètement les Etats qui le souhaiteraient. Dans le nord de l’Irak, par exemple, la zone kurde abrite un grand nombre de chrétiens qui s’y sont réfugiés depuis 2003, environ 50.000. L’Europe ne pourrait-elle pas aider les autorités locales à faire face à cet afflux ?

Q - Vous voulez notamment protéger les minorités chrétiennes…

R - Quand je parle de liberté religieuse, cela concerne toutes les minorités religieuses et toutes les religions. La religion chrétienne, mais pas seulement. En Europe, au Maghreb, au Moyen-Orient ou dans le Golfe, nous avons une tradition de cohabitation des trois religions monothéistes, qui portent l’idée de tolérance. Il est possible et nécessaire d’agir ensemble.

Au Qatar, par exemple, une grande église chrétienne a été construite il y a deux ans. C’est exemplaire. Contrecarrer les sites Internet qui prônent l’intolérance et l’intégrisme, ce peut être une mission commune.

Q - Dans de nombreux pays musulmans, les lieux de culte chrétiens sont difficilement tolérés. Certains Occidentaux prônent la réciprocité…

R - Tout dépend de savoir à quel niveau cette réciprocité se place. Est-ce à dire qu’il faut construire une église à chaque fois qu’on construit une mosquée et inversement ? Ou qu’il faut travailler à promouvoir la tolérance et le respect réciproque ? Je crois plutôt à ce deuxième type d’action, en dialoguant, en luttant contre l’obscurantisme, le fanatisme, en prouvant par l’exemple, en utilisant la capacité de conviction de chacun auprès de sa propre communauté religieuse.

Q - Dans certains pays, notamment en Egypte, les discriminations sont inscrites dans la loi. Les chrétiens sont des citoyens de seconde zone…

R - Le premier sujet, aujourd’hui, ce sont les attentats violents, car c’est la vie des gens qui est en cause. L’objectif des terroristes est d’effrayer les chrétiens pour les contraindre à quitter leur pays. Or les chrétiens arabes sont chez eux dans les pays arabes.

Les terroristes cherchent à porter atteinte à la nature même des Etats multiconfessionnels, fondés sur la tolérance. Ils cherchent surtout, depuis 2001, à nous faire entrer dans une logique de guerre de religions par le biais d’une sorte d’« épuration religieuse », car des Etats mono-religieux seraient plus faciles à faire entrer en conflit.

Nous ne devons pas tomber dans ce piège. Le terrorisme, qui vise les chrétiens, touche aussi les musulmans, chiites ou sunnites, et les juifs. Contre une menace commune, nous devons mener un combat commun.

Q - Ne doit-on pas se poser de questions quand on voit l’Egypte rappeler son ambassadeur au Vatican après l’appel du pape de protéger plus les chrétiens ?

R - N’ignorons pas les sentiments de fierté nationale. Le gouvernement égyptien considère que les personnes visées sont avant tout égyptiennes, quelle que soit leur religion, que la sécurité de ses citoyens relève de sa responsabilité et de sa souveraineté. Le problème est celui de la préservation du caractère multireligieux et tolérant des Etats. Il concerne tout le monde. Nous avons chez nous des actes anti-islamiques et antisémites. Il nous faut aussi y être vigilants.

Q - Le nombre de chrétiens a fortement diminué au Proche-Orient ces dernières années. Il a été divisé par deux en Irak. N’est-on pas au « seuil de basculement » ?

R - C’est un réel problème. Je l’ai évoqué avec le patriarche syrien-catholique d’Antioche, deux semaines après ma nomination au Quai d’Orsay. A la suite de l’attentat de Bagdad, nous avons accueilli les blessés et nous avons dit que nous étions prêts à examiner les demandes d’asile de personnes dont la vie serait menacée. Mais notre objectif n’est en rien d’inciter les chrétiens à quitter leur pays. Les chrétiens d’Irak sont chez eux en Irak. Pas les terroristes.

Q - Le pape a réclamé l’abrogation de la loi sur le blasphème au Pakistan. Et la France ?

R - D’une façon générale, commenter une disposition législative d’un Etat relève de l’ingérence. En revanche, si cette loi doit servir à justifier des conversions forcées, comme dans le cas d’Asia Bibi, cette jeune chrétienne condamnée à mort pour blasphème parce qu’elle refusait de se convertir à l’islam, elle constitue précisément une atteinte à la liberté de conscience et de religion, et c’est inacceptable.

Q - Les sociétés occidentales croient de moins en moins à l’intégration des musulmans. Que faire ?

R - Il faut dire la réalité : il y a parfois des difficultés et souvent de formidables réussites ignorées. En tant que ministre de l’Intérieur, je suis souvent allée en Seine-Saint-Denis. Beaucoup de jeunes musulmans sont devenus cadres, médecins, avocats, chefs d’entreprises importantes, voire internationales. On ne le dit pas suffisamment./.

Dernière modification : 28/05/2015

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