Entretien avec Joseph Maila, chef du pôle Religions du ministère des affaires étrangères et européennes

ENTRETIEN DU CHEF DU POLE RELIGIONS DU MINISTERE DES AFFAIRES ETRANGERES ET EUROPEENNES, JOSEPH MAILA, AVEC LA REVUE "THE PARIS GLOBALIST"

(Paris, janvier - février 2010)

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Q - Pensez-vous comme Marcel Gauchet que nous sommes aujourd’hui dans un processus de "sortie de la religion", c’est-à-dire le passage d’une organisation politique de la religion à une croyance plus individuelle ?

R - La thèse de Marcel Gauchet est fondée sur la réalité du christianisme, religion de la sortie du religieux d’après lui. Cette situation est l’aboutissement du processus de désenchantement religieux, de sécularisation, opéré en Europe. Cela est globalement vrai pour l’Occident où la religion relève de la sphère privée. La prétention de régir l’ordre social à partir d’une représentation religieuse du monde n’est plus à l’ordre du jour. De ce fait, une distance critique s’est instaurée vis-à-vis de la religion depuis le siècle des Lumières, d’une part. D’autre part, des valeurs centrées sur le religieux ont été en quelque sorte assimilées et sont devenues des valeurs séculières. Il en va ainsi des notions telles que le progrès, la fraternité, et l’égalité, qui existaient à titre d’idées ou de vertus religieuses et qui sont devenues des principes de l’ordre social. Cette mutation du théologique en politique s’est retournée contre la religion par moments comme à l’époque de la révolution française où un radicalisme des Lumières visait à soumettre le religieux à la critique de la raison. Mais dans son rapport au religieux, un pays comme la France a souvent hésité au cours de son histoire entre opposition et adhésion à une identité catholique, avant d’inventer la laïcité.

Dans le panorama contemporain du religieux, la situation est plus contrastée. Les religions sont diverses dans la conception qu’elles se font du rapport de l’homme au monde. Mais elles sont différentes aussi du point de vue des interprétations auxquelles elles donnent lieu, des lectures qu’elles suscitent et du contexte social et culturel dans lequel elles évoluent. Il n’est pas possible d’analyser les religions comme une entité unique. Regardez comment le christianisme est vécu aux Etats-Unis et en Europe, ou l’islam en Turquie et en Arabie Saoudite. A la religion individualisée et du for interne répond une demande de religiosité structurante du social comme en Afghanistan. La loi religieuse reste ainsi par endroits une loi civile qui façonne les comportements dans l’espace public. Ailleurs, elle peut fonder une identité nationale et se confondre avec elle, comme en Grèce, au Pakistan, pour certaines factions indiennes pour lesquelles hindouisme et "indianité" seraient consubstantiels. Il en va de même de la sorte de "nouvelle évangélisation" que met en œuvre le nouveau patriarche Kirill de Moscou et de toutes les Russies, qui entend reconquérir des âmes un temps abandonnées au communisme. En témoigne, la récente décision de la Douma de rendre obligatoire l’enseignement de la religion chrétienne orthodoxe dans les écoles russes. Ce n’est pas un désenchantement, mais bien un ré-enchantement du monde, auquel nous assistons aujourd’hui.

Q - Comment expliquer dès lors la montée du fondamentalisme religieux ?

R - De façon générale, le fondamentalisme procède d’un besoin de se protéger d’une modernité envahissante autant que d’une conception de la religion comme ressource de spiritualité dans des périodes d’instabilité et d’incertitude comme celles qu’induit aujourd’hui par exemple la mondialisation. Dans ce contexte, revenir à des fondamentaux, c’est retrouver des repères. Les religions sont des pourvoyeuses de sens. Et l’on cherche à se ressourcer dans leur caractère transcendantal. L’homme est un être de croyance. De ce point de vue, le religieux n’est pas qu’une construction qui relève de l’esprit, c’est une donnée d’anthropologie fondamentale. Etre un homme, appartenir au genre humain, c’est être mû par une quête de sens.

Mais il y a un hiatus entre ce besoin de croire et une forme radicalisée de la contestation politique qui emprunte au religieux son langage. Dans ce dernier cas, il s’agit bien de la mise en place de logiques politiques qui visent à mobiliser une société, que ce soit en temps de guerre ou de paix, autour de valeurs qui peuvent faire sens et qui créent de la solidarité. Dans certaines sociétés, appartenir à une communauté religieuse est une manière d’être situé dans la société qui est précisément une société communautarisée ou de communautés. Le religieux y est alors un marqueur identitaire et une ressource que des acteurs politiques peuvent mobiliser. De la même manière que l’on fait appel à des sentiments nationaux, à la défense du territoire, on peut faire appel aussi à la défense de la religion. Souvent substitut d’une citoyenneté défaillante dans des sociétés en crise, le religieux n’est plus croyance mais élément d’appartenance ou d’exclusion.

Q - Si la politique instrumentalise la religion, ne voit-on pas émerger aussi, dans le domaine de la politique étrangère notamment, une forme du religieux qui s’impose aux Etats ?

R - Je ne crois pas qu’il faille toujours poser le rapport religion/politique en termes d’instrumentalisation, sauf peut-être dans certains conflits. La religion est un élément de la culture au même titre que les valeurs qui fondent des conceptions et des pratiques politiques.

Au plan international, la nouveauté si l’on peut dire en cette époque de fin des idéologies, c’est que le religieux devient une question qui intéresse, qui mobilise et qui inspire au plan international. L’exemple des problèmes générés par les caricatures de Mahomet est à cet égard révélateur de cette nouvelle sensibilité et, plus en profondeur, de l’apparition d’un clivage concernant les valeurs qui doivent aujourd’hui réguler un espace public désormais mondialisé. Regardez le débat sur le port du voile intégral, la Burqa, ou les polémiques passionnées sur la notion de diffamation des religions lors de la conférence de Genève des Nations unies en avril dernier sur les droits de l’Homme et les discriminations. Le thème du "dialogue des civilisations", à forte connotation religieuse, est devenu un poncif de la pensée contemporaine. Dans le cadre des Nations unies, l’Espagne et la Turquie ont été les fondateurs de "l’Alliance des civilisations". Le dialogue inter-religieux n’est pas en reste. En novembre 2008, le Pape Benoît XVI a réuni le premier "forum islamo-catholique" de dialogue à Rome. Certains expliquent cette montée du religieux par le reflux des idéologies et le besoin de retrouver du sens à travers les religions. D’autres y décèlent des volontés hégémoniques en vue d’imposer des principes et des valeurs dans l’ordre international en matière des droits de l’Homme ou de bio-éthique. Des internationalistes croient même à la vertu d’un dialogue des religions et des cultures qui remplacerait le dialogue Est-Ouest dans l’apaisement des tensions internationales.

Q - Alors que le Brésil, le Mexique et les Philippines sont aujourd’hui les principaux pays catholiques du monde, et que le Pakistan est le deuxième pays chiite après l’Iran, comment expliquer la persistance d’une perception géographique associant catholicisme et Europe ou Islam et Moyen-Orient ? Une cartographie mentale du religieux est-elle encore possible ?

R - Vous avez bien dit perception. Je crois en effet qu’un certain imaginaire religieux, paresseux, disons-le, assimile effectivement le catholicisme à l’Europe occidentale, tandis que l’Islam est par exemple associé aux nations arabes qui ne représentent pourtant q’un musulman sur quatre ou sur cinq dans le monde. Nous avons là une représentation mythique et figée du religieux, associant une civilisation à une religion, représentation qui favorise l’idée d’un choc des identités par religions interposées. La mondialisation devrait nous pousser pourtant à repenser la cartographie religieuse du monde. En pleine mutation, les religions circulent, se diffusent, se détachent de leur territoire d’origine d’abord par l’immigration, puis par l’intégration des diasporas. On assiste aussi à des confrontations politiques, faussement qualifiées de "conflits de religion", qui sont en réalité des phénomènes d’exclusion identitaire à partir d’appellations religieuses. Ce qui est en cause, c’est le refus du vivre en commun. Les tensions entre hindous et musulmans en Inde en sont un exemple frappant. Certaines régions donnent une visibilité géographiquement réductrice du religieux. L’idée pernicieuse de conflits religieux planétaires se diffuse aussi, notamment à travers l’idéologie d’Al Qaida. Cela peut frapper les esprits faibles et mobiliser des populations marginalisées, pauvres, peu cultivées. Pour autant, la crédibilité de la thèse est extrêmement mince sauf à l’inscrire dans des situations conflictuelles, comme en Irak, en Afghanistan ou encore au Pakistan.

Q - Percevez-vous la formation d’Etats sur des bases principalement religieuses comme une source d’instabilité dans l’ordre international ?

R - L’Etat est un phénomène occidental qui s’est progressivement diffusé dans le reste du monde. Le fait marquant du XXème siècle, c’est justement l’acculturation de l’Etat à l’échelle mondiale. Les Etats se sont multipliés durant cette période mais leur trajectoire n’a pas obéi à une logique unique, et pour la plupart d’entre eux il s’est agi d’un mode d’organisation emprunté à des cultures qui n’étaient pas les leurs. Dans ces trajectoires, la religion a joué jadis un rôle certain. Comment penser la création des Etats occidentaux sans penser à la chrétienté médiévale ? Pour les Etats modernes, surtout ceux du Sud, la situation est variable. Le Pakistan s’est crée sur des bases religieuses lors de la partition du sous-continent indien en 1947. Israël a été porté par un formidable espoir messianique. Les Etats arabes font de l’islam par le biais de la charia une base importante de leur législation. Pour autant, il n’y a pas de règle générale. La très grande majorité des Etats surgis lors de la deuxième moitié du XXème siècle ne se sont pas fondés sur la religion. Et les sources d’instabilité ne sont pas uniquement dues à des crises à caractère religieux mais le plus souvent à des conflits claniques, tribaux et surtout économiques.

Q - Si la rhétorique religieuse est utilisée comme facteur de reconstitution communautaire, elle est parfois aussi utilisée par des Etats comme légitimation de la violence contre certaines minorités. L’identité religieuse est-elle autant facteur de mobilisation que d’oppression ?

R - L’identité sert à se définir soi-même, mais c’est le regard de l’autre qui est constitutif de sa propre identité. On finit donc par intérioriser le regard qu’autrui pose sur soi. Un groupement humain peut être bâti sur des valeurs séculières comme la terre ancestrale, la patrie, ou la langue. Le sentiment religieux, parce qu’il est émotionnel, sacré et sacral, est une matrice encore plus forte. Le bouddhisme est ainsi devenu une ossature fondamentale du nationalisme tibétain, qui se définit pourtant par d’autres spécificités. Ce qui est facteur de mobilisation peut devenir facteur d’oppression pour des minorités qui vivent sur le même territoire que le groupe dominant mais n’en partage pas pour autant la même foi.

Q - Quels sont les éléments qui ont motivé la création du Pôle Religions du ministère des Affaires étrangères et européennes dont vous êtes aujourd’hui le directeur ?

R - Les conclusions du Livre blanc sur la politique étrangère et européenne de la France (2008) ont montré que la vision classique des relations internationales qui se fonde sur les seuls paramètres de la puissance politique (la richesse économique, le potentiel militaire…) est dépassée. Les pandémies, le développement durable ou le religieux sont aussi des dimensions dont il faut tenir compte. Une affaire comme celle dites des "caricatures de Mahomet" a connu une répercussion insoupçonnée mobilisant les Chancelleries.

Par ailleurs, le Pôle Religions est rattaché à la Direction de la Prospective. Notre mission première est donc d’apporter des informations, des analyses et de réfléchir sur les grandes évolutions de notre temps en matière religieuse afin de pouvoir se projeter. Nous n’analysons pour autant pas la religion pour la religion. Nous prenons en considération le facteur religieux pour mieux servir la diplomatie de la France. C’est une modernisation de l’outil diplomatique de notre pays qui est visé. Certains y ont vu un écart vis-à-vis de la laïcité. Mais la laïcité est d’abord un principe qui règle les rapports entre religion et Etat. Or, notre but est d’intégrer le religieux comme une donnée dans la réflexion diplomatique sans que de cette analyse ne découle ni une vision religieuse ni une vision manichéenne du monde contemporain. Nous aidons à comprendre ce que sont les croyances, et en quoi elles peuvent nous permettre de mieux saisir les agissements de certaines populations ou de certains Etats. Il ne serait pas raisonnable de se priver de ces outils d’intelligibilité du monde moderne./.

Dernière modification : 09/11/2010

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